«Citoyenneté et laïcité à l’école, un couple en crise ? »

Dans « Un combat intellectuel à mener », Thomas Reyser se demande avec raison ce qui en interne dans les enseignements a pu amener aux dérives telles celles de la direction de l’UNEF, dérives, produites en fait par nos anciens élèves…

L’implication des enseignants quant aux questions de citoyenneté

Contrairement à ce qui est souvent dit dans les médias, y compris par des pédagogues, nos enseignements, et pas seulement l’Éducation morale et Civique, sont depuis longtemps des facteurs d’éveil à l’antiracisme, à l’inégalité hommes-femmes, à la reconnaissance de l’homosexualité, bref à la tolérance culturelle. Il est donc certain que nous ayons participé à un éveil des consciences chez nos jeunes et cela ne peut que nous réjouir. Que cet éveil – corroboré par des faits incontestables – se soit fait sur des bases plus émotionnelles (témoignages, rencontres, débats) que rationnelles (mise en contexte par l’enseignant) est certainement à interroger, mais c’est bien ce qui se joue quand on regarde par exemple le documentaire « Sauvages, au coeur des zoos humains » de Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet (2018, Arte).

Des causes profondes extérieures à l’école

Qu’ensuite, devenus jeunes adultes, ils en tirent des stratégies d’action communautaristes et qu’ils en viennent à légitimer le concept de race doit nous conduire à interroger le faisceau complexe de mouvements qui depuis plusieurs décennies travaille en profondeur la société française et son « vivre-ensemble ». Mouvements qui ne peuvent se réduire aux concepts réducteurs actuels prompts à jeter l’anathème sur le camp d’en face (« universalisme laïc-républicain » versus « communautarisme islamo- gauchiste »).

woman showing left hand with wedding band
Photo par Mattia Ascenzo sur Unsplash

Les recompositions culturelles à l’œuvre à l’ère de la viralité communicationnelle

Ainsi, la mondialisation de la communication via les réseaux sociaux va activer un puissant effet-levier dans une partie non-négligeable de la société. Il y a celles et ceux qui voient l’actualité étasunienne comme un miroir de nos difficultés à mettre en valeur les minorités. La Cancel Culture résonne chez eux comme un moyen politique légitime d’en finir avec l’universalisme, devenu à leurs yeux le cache-sexe d’un pouvoir capitaliste, blanc et masculin. Il y a aussi celles et ceux qui au nom de « la communauté musulmane opprimée » ont patiemment tissé des réseaux d’entraide vis à vis de minorités reléguées dans les quartiers et abandonnées / perdues par le pouvoir central. Ces mouvements ont remplacé dans la sphère sociale et culturelle le rôle que le parti communiste tenait dans les « banlieues rouges ».

De nouvelles convergences d’intérêts ?

Qu’il puisse y avoir convergence d’intérêt entre une certaine gauche et les islamistes dans la défense des « damnés de la terre » est alors logique. Mais qualifier globalement ces rapprochements d’« islamo-gauchisme » supposerait de se livrer auparavant à une analyse fine des diverses situations politiques locales et de leurs stratégies d’alliance. Parallèlement, ce qui est qualifié de « camp laïque » regrouperait un arc allant de la gauche à l’extrême-droite… Là aussi, le simplisme fait son œuvre, avec des sensibilités et des stratégies électorales pour le moins divergentes mais qu’on accommode comme plat unique, à la sauce islamophobe.

Chez les jeunes, une laïcité « à l’américaine » de plus en plus populaire

Troisième mouvement profond que les pédagogues doivent prendre au sérieux, le découplage entre la tradition laïque issue de la IIIe République et de la loi de 1905 avec la montée des valeurs de liberté individuelle et de tolérance, là aussi inspirées du modèle communautaire anglo-saxon. Nous avions pu déjà constater sa réalité dans les cours d’EMC sur la laïcité, notamment à la suite de la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école de 2004.

Ce fossé a continué de se creuser tout au long de la réaffirmation d’une laïcité devenue « de combat » à la suite des attentats islamistes qui ont ensanglanté la France dans les dernières décennies. Le sondage IFOP du 3 mars 2021 confirme selon l’hebdomadaire Marianne « l’existence d’une fracture générationnelle : les lycéens s’y révèlent, au contraire du reste de la population française, ouverts à l’expression de la religiosité dans l’espace public et majoritairement hostiles à la liberté de critique des religions. 1 ».

Or si une forte majorité d’élèves musulmans souhaitent l’abrogation de la loi de 2004 et la possibilité de pratiques communautaires séparées dans l’espace public, c’est aussi le cas d’une courte majorité de lycéens toutes cultures confondues, alors que 71% de ces mêmes lycéens se déclarent soit athées, soit non-religieux.

Peut-on risquer un lien entre le libéralisme des jeunes en matière de libertés religieuses et la revendication de ne pas critiquer l’islam ? Peut-être la notion commune de « respect », dont l’injonction ne va guère avec l’apprentissage de la citoyenneté, la formation d’un esprit critique, la construction d’arguments, si chère à notre tradition républicaine…

En la matière, l’école est à la croisée des chemins.

Jean-Michel Crosnier

  1. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’en recherchant ce sondage dans Google on constate en première page un large consensus des médias sur le sujet – médias qui s’écharperaient sans hésiter sur les 2 premiers mouvements décrits plus haut…

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