Comment nous avons sauvé notre école primaire

Dans la commune rurale de Gavaudun (moins de 500 habitants) dont j’étais maire, l’école publique primaire perdait des élèves et risquait de fermer. Le manque d’emploi dans le territoire lié à la désertification industrielle et à la non proximité d’une ville dynamique expliquaient la disparition des jeunes, en particulier des trentenaires, en mesure d’avoir des enfants.

L’école était pourtant attractive car un tiers des élèves provenait déjà des communes environnantes. On avait déjà pris des initiatives sur le numérique (ordinateurs et tableau interactif dès 2010). Pour améliorer le mieux-être des enfants et rendre toujours plus attractive notre école, l’idée a germé de proposer la pédagogie Montessori, mettant plus en œuvre l’autonomie et la manipulation.

école de Gavaudun, source site de la mairie de Gavaudun, https://gavaudun.fr/

L’enseignante de maternelle qui était curieuse et motivée par cette idée a suivi une formation Montessori, payée par la mairie, et a commencé à mettre en œuvre les prémisses de cette pédagogie. Elle a été suivie par l’enseignante qui était en charge du CP. Il était difficile de poursuivre pour les enseignantes dans cette pédagogie sans en parler à leur inspecteur. Nous avons alors commencé les démarches pour l’officialiser et pour cela nous avons contacté le rectorat pour en avoir l’autorisation. Celle-ci a été obtenue, non sans mal, et nous avons bénéficié du cadre de l’expérimentation qui donnait la possibilité de s’écarter un peu de la norme, avec l’aval de l’inspecteur de la circonscription. Nous avons réussi à lever la méfiance de l’institution, peut-être en partie par mon statut de maire de Gavaudun et d’inspecteur d’Académie ?

Pour appliquer la méthode Montessori, il fallait du matériel pédagogique. Pour acheter ce matériel, relativement cher, il fallait trouver des financements. J’étais prêt à le financer intégralement par la mairie. L’idée du financement participatif a germé. Beaucoup de monde a participé avec des petites sommes qui ont permis d’apporter plus de 4000 euros. Une solidarité s’est manifestée autour du projet. La participation des parents et des enseignantes pour fabriquer du matériel, pendant l’été, a permis d’associer les parents à ce projet tout en faisant des économies substantielles.

A la rentrée, tout était prêt pour démarrer officiellement en maternelle et au CP. Dès le début, tout le monde a senti une véritable métamorphose sur l’attitude scolaire des enfants avec une augmentation de l’appétence scolaire, une attitude globalement plus calme, un bien être à l’école et un satisfecit des parents et des enseignantes. On avait gagné notre premier pari du « mieux-être ».

Très rapidement, les médias se sont emparés de notre expérimentation avec la venue de très nombreuses télévisions et des articles dans des médias nationaux. Et à notre grande surprise, l’augmentation des effectifs a été très rapide. Nous avions sous-estimé l’importance de la gratuité, cette pédagogie étant proposée dans le privé, et peut-être aussi un retour vers la nature, phénomène qui s’accroît et qui est plus visible aujourd’hui.

Devant cette réussite, l’extension à tous les niveaux s’est faite rapidement, toutes les enseignantes et l’ATSEM ayant suivi une formation payée par la commune, avec l’accord de l’éducation nationale. A notre grande surprise, un quatrième poste a été ouvert après une augmentation de 60 % des effectifs en 1 an, l’école passant de 50 à 80 élèves.

Quand je fais le bilan, non seulement l’école a été sauvée de la fermeture, mais nous avons aussi bénéficié de l’augmentation très importante de la population communale (+ 10 % en 2 ans), ce qui a amené un développement dans une commune rurale vieillissante et en baisse de population. Heureusement que j’avais développé en parallèle une politique d’urbanisme pour accueillir les nouveaux mais celle-ci a plus profité à nos voisins qui avaient beaucoup de logements vides, contrairement à nous qui avions une attractivité liée à notre patrimoine exceptionnel. Non seulement, les élèves sont plus heureux à l’école, ce qui est une condition pour la réussite scolaire, mais en plus, la méthode s’adapte aux élèves de tous niveaux en se calant sur leur rythme d’apprentissage. Non seulement les parents sont contents de voir leurs enfants heureux à l’école et ont confiance dans l’école, ce qui n’est pas toujours le cas, mais de plus nous avons rescolarisé des enfants suivant l’éducation à domicile faite par leur famille. Non seulement les enseignantes sont très motivées car elles se sentent mieux, eu égard à la réussite de leurs élèves et au comportement bien plus serein des élèves et de leurs parents, mais de plus elles sont plus investies.

J’ai le sentiment que notre école a retrouvé ses lettres de noblesse avec un satisfecit de toutes les parties prenantes, ce que beaucoup nous envient.

Si j’avais à donner quelques conseils à ceux qui voudraient se lancer, je leur dirais que premièrement qu’il est parfois difficile d’obtenir l’autorisation de l’éducation, en raison de la frilosité de l’institution. Il faut, pour cela bien rassurer les autorités en respectant scrupuleusement les textes réglementaires. Deuxièmement, les parents et les élus ne peuvent pas imposer aux enseignants une méthode pédagogique. Si les enseignants ne sont pas demandeurs et porteurs du projet, les parents et les élus peuvent tenter de les sensibiliser. Troisièmement, le coût financier qui n’est pas très élevé pour une commune ne doit pas être un frein. Quatrièmement, cette méthode est parfois considérée comme sectaire par certaines personnes hostiles. Ce qui nous protège, c’est qu’elle est totalement intégrée et encadrée par l’institution.

Je pense qu’il serait très facile de généraliser cette expérience au niveau national, d’un point de vue théorique. Il y a d’ailleurs déjà eu de nombreuses initiatives très proches de la nôtre. Certaines n’ont pas pu aller à leur terme, en raison de la méfiance de l’institution évoquée ci-dessus. Je suis quasi-certain que la généralisation porterait les fruits de la contestation : beaucoup d’enseignants argueraient de leur liberté pédagogique pour la refuser. C’est pourquoi, je ne crois pas qu’il soit opportun de l’imposer. On pourrait peut-être se contenter de la suggérer pour bien montrer que ces principes pédagogiques peuvent entrer dans le cadre légal. Par exemple on pourrait proposer des possibilités de formations aux pédagogies « actives » dans le cadre institutionnel, en formation initiale à l’ESPE et en formation continue. Cela laisserait le choix à chaque enseignant de s’en inspirer ou non. Par contre, je crois que toute initiative qui permettra de remettre du lien entre toutes les parties prenantes de l’école est bonne à prendre. Avec un peu d’imagination et d’innovation, on peut redonner à l’école son lustre d’antan.

En conclusion, ce qui me semble essentiel est la confiance mutuelle entre tous les acteurs. Elle naîtra ou grandira par l’intermédiaire de projets même peu ambitieux, mais partagés, et permettra de donner un nouveau regard plus positif sur notre école, pilier de la république, qui souffre aujourd’hui et qui a besoin de reconnaissance pour trouver les forces de se reconstruire dans une société qui évolue parfois plus vite qu’elle.

Eric CONGE

Eric CONGE, Ancien maire de Gavaudun et inspecteur d’académie retraité, eric.conge@orange.fr

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