L’enfer est pavé de bonnes intentions – débattre en EMC

À partir de 2012, sous l’impulsion du ministre Vincent Peillon, une réflexion a été lancé e sur l’enseignement des valeurs de la République. Elle a abouti t, en 2015, à la mise en place de l’EMC ( enseignement morale et civique ) .

Pendant de nombreuses années le but de éducation civique a été de transmettre aux futurs citoyens, que sont nos élèves, les valeurs de la République et la connaissance du fonctionnement institutionnel de notre pays. Le basculement vers l’enseignement moral et civique introduit un nouveau paradigme : celui de la morale : c’est à dire de principes de comportement qui seraient communément admis. Or se pose la question de savoir qui définit cette morale républicaine ; aucun débat national ou parlementaire n’est venu régler ce problème de fond. Cette incertitude laisse le champ libre à de nombreuses formes de militantisme qui par ce biais instrumentalise l’enseignement.

L’autre innovation de ces programmes fut d’institutionnaliser une pratique qui tendait à se diffuser : le débat. Les références a cette pratique sont très claires dans les programmes :

L’enseignement moral et civique s’effectue, chaque fois que possible, à partir de l’analyse de situations concrètes. La discussion réglée et le débat argumenté ont une place de premier choix pour permettre aux élèves de comprendre, d’éprouver et de mettre en perspective les valeurs qui régissent notre société démocratique

Programmes d’EMC du cycle 3, Eduscol, voir en ligne
person raising right hand
Photo par Shelagh Murphy sur Unsplash

La mise en situation par un débat favorise ce travail. En effet, la discussion réglée et le débat argumenté constituent une modalité pertinente pour permettre aux élèves de comprendre, de justifier, d’argumenter et de mettre à distance des opinions au regard des savoirs. Ils peuvent ainsi mettre en perspective les valeurs qui régissent notre société démocratique. La discussion réglée et le débat argumenté comportent nécessairement une prise d’informations selon les modalités choisies par le professeur, un échange d’arguments dans un cadre défini et un retour sur les acquis permettant une trace écrite ou une formalisation

Démarches et méthodes en EMC au Lycée, Eduscol, Voir en ligne

Il est difficilement contestable que le débat fasse partie de l’essence même de la démocratie, surtout aujourd’hui où l’invective tient lieu d’argumentation. Mais pour être sincère, un débat présuppose que l’issue n’en soit pas fixée à l’avance et que des opinions contradictoires puissent sereinement s’exprimer. L’institutionnalisation de cette pratique repose sur l’idée que la raison triomphera naturellement dans un débat dont le résultat fera logiquement consensus.

Prenons un exemple de débat fréquent : la peine de mort. Bien évidemment, ces débats sont normalement précédés d’une préparation fondée sur des lectures et une recherche documentaire, mais cela n’empêche jamais qu’il y ait des opinions divergentes sur le sujet. D’ailleurs, sans divergences, quel serait l’intérêt du débat ? Si le débat est sincère, nous devons accepter de laisser circuler dans la classe une opinion pro-peine de mort. Nous devrions également, dans un débat honnête, accepter que des élèves puissent être convaincus par cette opinion. Mais dans ce cas, le cours d’EMC sert à promouvoir un point de vue contraire à une loi légitimement votée.

Nous sommes donc dans une situation paradoxale : nous préférons privilégier une forme démocratique (le débat) au fond démocratique (nos valeurs et nos lois). Faire débattre nos élèves sur les valeurs de la République, c’est accepter qu’elles soient remises en cause publiquement au sein de nos classes. Faire débattre sur la laïcité, c’est accepter que celle-ci puisse être remise en cause dans ses fondements. Si nos valeurs, nos lois, nos principes peuvent être discutées, c’est par des citoyens et non par des citoyens en devenir. Enfin quelle est ma légitimité en tant que professeur, en tant que fonctionnaire d’État, pour introduire une forme de relativisme envers nos principes ? Il y a des lieux pour cela, ce sont les cadres du débat démocratique ; l’école ne fait pas partie de ces lieux.

Arc De Triomphe
Photo par Constant Loubier sur Unsplash

Les valeurs de la République se transmettent avant tout par l’exemple. Si nous ne pouvons avoir de prise sur ce qui se passe à l’extérieur de l’école, nous avons le moyen d’agir au sein de nos établissements. Les différentes instances qui structurent les établissements sont des lieux de vie démocratique qui doivent être dynamisés et qu’il faut faire vivre. Or, trop souvent, ces instances sont déconsidérés et quand elles ne le sont pas les élèves n’y trouvent pas leur place. Il est également nécessaire de réinstituer une véritable transmission de connaissance en EMC. Il est toujours surprenant de voir que des élèves en fin de scolarité obligatoire ne connaissent ni le fonctionnement de la justice, ni celui de la sécurité sociale. Enfin, il faut avoir le courage de sortir d’une logique récréative en EMC. L’esprit critique suppose de la rigueur et un enseignement de l’effort ; la démocratie n’est pas une facilité intellectuelle mais une exigence intellectuelle. Les meilleurs moyens de transmettre un esprit critique nous les connaissons, il s’agit d’exercices traditionnels comme la dissertation, le commentaire de documents, la confrontation avec des grands auteurs, … . Seule une éducation humaniste permet de donner la rigueur intellectuelle qu’exige la démocratie.

Thomas REYSER

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