Quel bilan pour le Grenelle de l’éducation ?

Le Grenelle de l’éducation s’est achevé par une conférence de presse, durant laquelle le ministre a fait un certain nombre d’annonces. Parlonsdécole a essayé, à son niveau, de contribuer à cette initiative, en déposant un ensemble de propositions (sans grand succès).

Si cette initiative ministérielle s’adressait à l’ensemble des acteurs de l’éducation, il y avait un enjeu majeur à répondre aux attentes des professeurs tant notre profession a été remise en cause dans ses fondements, son statut et ses missions depuis deux décennies. Les attentes des enseignants peuvent se résumer autour de deux enjeux majeurs. C’est tout d’abord la question de la revalorisation salariale qui est révélatrice du sentiment de déclassement d’une profession. Ce sentiment est d’autant plus fort dans une société où la considération est proportionnelle à la taille du porte-feuilles. Deuxièmement, c’est Le sentiment d’abandon et de fragilité. Le meurtre de notre collègue Samuel Paty en novembre dernier a laissé de profondes séquelles et nous a rappelé à tous le caractère précaire de notre situation. De plus en plus collègues s’autocensurent pour éviter les problèmes avec certaines familles et certains élèves, car de toutes façons, il auront tort en cas de conflits.

La revalorisation

Je laisserai de côté les annonces liées à la revalorisation salariale ; la presse et les syndicats se sont emparés du sujet, éclipsant toutes les autres annonces. Toutefois, on ne peut que saluer la volonté d’offrir de nouveaux avantages sociaux aux fonctionnaires. Reste à voir ce que donnera la mise en œuvre concrète de ces ambitions.

De nombreuses annonces portent sur les questions de gestions des ressources humaines. Si l’on ne peut que se féliciter de la volonté de mettre en place une gestion des ressources humaines plus proche du terrain, certaines annoncent risquent de se fracasser rapidement contre le mur de la réalité. Ainsi, l’ensemble des mesures visant à favoriser les différents types de mobilités et le repérage des potentiels sont intéressantes mais sont elles réalistes ? Prenons le cas d’un éventuel détachement au ministère pour un certifié. Ce détachement se fait à traitement constant (plus la prime de « centrale ») alors même qu’il va occasionner des frais supplémentaires pour le fonctionnaire (garde d’enfants, déplacements, …) et une perte de poste. Ce genre de mesure ne peut concerner au mieux que des célibataires sans enfants, proches d’un cœur de métropole et avec un traitement élevé.

L’autre piste explorée est celle de la multiplication des missions académiques mais sans aucune certitude de perspectives ultérieures. Là encore, comment ces mesures bénéficieront-elles à ceux qui sont éloignés géographiquement des cœurs de métropoles ?

Toute ces mesures s’accompagnent de la mise en œuvre de comités, de nouvelles fonctions et de nouvelles directions. Cette multiplication des structures administratives a un coût et on ne peut que se demander si stratégiquement c’est la bonne voie qui est empruntée. Depuis plusieurs décennies, les missions, les comités, les cellules ne cessent de se multiplier au détriment des fonctions devant élèves qui doivent rester le cœur de l’action de l’éducation nationale. Bien évidemment, ce problème n’est pas spécifique à notre ministère ; le ministère de la santé a vu lui aussi se multiplier les fonctions administratives au détriment des fonctions de soin. Tous, nous avons pu mesurer à quel point ce choix pouvait être funeste en temps de crise. On aurait pu attendre et souhaiter une véritable réorientation stratégique ; dans un cadre budgétaire serré, ces nouvelles dépenses se font au détriment des dépenses essentielles, comme le traitement des professeurs.

Le sentiment d’abandon et de fragilité

closed glass-panel window inside dark room
Photo par Josh Nuttall sur Unsplash

Certaines mesures vont dans le sens d’une réponse à cet enjeu ; preuve s’il en est que le ministère sait entendre les problématiques du terrain. Hélas, là où on aurait souhaité une réponse qui réaffirme l’autorité de l’État, et donc l’autorité des professeurs, nous avons des propositions très classiques. L’idée du carré régalien repose sur une bonne intention mais elle ne cerne pas le cœur du problème. Depuis des années, au sein même de l’Institution, le professeur est considéré comme fautif et incompétent. A chaque problème, avec des parents ou des élèves, l’Institution a pris l’habitude de considérer que c’est le professeur qui est en tort. Systématiser la protection fonctionnelle en cas d’agression est bien le minimum que l’on doive nous garantir. Nous aurions aimé que soit réaffirmée notre autorité en partant du principe que la parole d’un mineur ne vaut pas la parole d’un représentant de l’État. Nous aurions aimé que soit réaffirmée notre autorité en partant du principe qu’en tant que représentant de l’État nous agissons dans l’intérêt général et que l’on ne peut nous remettre en cause pour un intérêt particulier comme une note ou une appréciation dans un bulletin. Cela suppose un devoir d’exemplarité de notre part ; nous l’assumons.

Nous apporter la considération que nous méritons passe également par ne pas remettre en cause en permanence nos pratiques. Nous n’avons pas tant besoin d’accompagnement que de formations dignes de ce nom. C’est à dire des formations qui sont utiles, délivrées par des personnes compétentes et qui enseignent. La plupart des formations actuelles ne font que surfer sur des effets de mode au nom du caractère sacré de l’innovation. Résoudre la crise du cours professoral, c’est considérer que du fait de notre haut niveau de formation, nous sommes techniquement compétents dans nos disciplines et capables de nous former. L’évolution des politiques de formation ces dernières années visent à faire des enseignants de simples exécutants de lubies pédagogiques ; nous ne sommes pas des OS, mais des cadres de la fonction publique. Pour mettre en œuvre une véritable politique de formation efficace et utile, il faudrait commencer par remettre en cause certaines rentes de situation et évaluer réellement et honnêtement les offres de formation. Les meilleurs moyens de vérifier que les formations sont utiles et efficaces seraient de les proposer hors temps scolaire (moyennant indemnité). Combien de formations existantes attireraient un seul professeur ?

person raising right hand
Photo par Shelagh Murphy sur Unsplash

Si ce constat peut paraître sévère c’est que la démarche du Grenelle, si louable soit elle, ne pouvait qu’aboutir à des propositions décevantes. Confier des ateliers thématiques à des groupes d’experts va forcément créer soit un concours Lépine de mesures, soit inviter à ressortir toujours les mêmes recettes. Chaque atelier, pour exister, se doit de proposer des mesures sans que celles-ci répondent forcément à des préoccupations de terrain, sans que celles-ci soient forcément coordonnées avec les propositions des autres ateliers. Un groupe qui ne proposerait rien, ou trop peu, se disqualifie de lui même.

L’école est une chose trop sérieuse pour être confiée à un débat d’expert, nous espérons que les échéances électorales à venir permettront aux citoyens de s’emparer de ce sujet. Les choix pour l’école engagent l’avenir de notre nation sur plusieurs générations. Ce qui compte aujourd’hui n’est pas de déployer des catalogues de mesures mais de refixer un cap à notre Institution en répondant à une question simple : Quelle est l’ambition de l’école de la République ? Cette question doit désormais dépasser les clivages partisans et être réinstituée comme une question politique majeure. Pour cela, il serait souhaitable que toute nouvelle loi scolaire soit votée non plus à la simple majorité mais à une majorité des deux tiers forçant ainsi une politique de compromis transpartisane et inscrivant les orientations pour l’école dans la durée.

Thomas REYSER

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *