Une question d’inégalités

Les annonces se multiplient : des écoles, des universités retirent de leurs programmes des œuvres classiques au nom de la défense de valeurs morales supérieures. Après la suppression d’Homère dans certaines écoles américaines car l’Odyssée serait une incitation au viol et à la domination masculine ; c’est autour de Geoffrey Chaucer de subir les foudres des nouvelles morales. L’université de Leicester prévoit de supprimer toutes les œuvres antérieures à 1500 au motif qu’elles sont « trop blanches ». Ces cours seront remplacés par des modules consacrés à la race, l’ethnicité, la sexualité ou la diversité. Il y a fort à parier que ce mouvement continuera de s’étendre dans les lieux d’enseignements britanniques et nord-américains. Il y a fort parier que ce mouvement continuera à prendre de l’ampleur dans nos universités et commence à toucher sous une forme ou une autre notre école. Certains le font de façon policée, comme l’Université de Leicester ; d’autres se comportent comme des barbares : que l’on pense à ces quelques étudiants de Rennes II, qui, en 2018, se sont félicités de voir un livre de Wolinski jeté aux flemmes.

Portrait de Chaucer en pèlerin dans le manuscrit Ellesmere, wikipedia

Si ce mouvement pose un problème démocratique fondamental : celui de la légitimité de ces choix. Il pose également des problèmes éthiques à l’institution scolaire. Au nom de quels principes peut on imposer les choix moraux d’une minorité à des enfants ? Au nom de quels principes peut on rayer d’un trait de plume le patrimoine littéraire d’une civilisation ?

La relégation aux oubliettes scolaires d’œuvres fondatrices est un vecteur d’inégalités sans précédent qui nous fera revenir loin en arrière avec une instruction pour la masse qui sera basée sur des postures moralisatrices et dont les enfants issus de milieux favorisés, détenteurs d’un capital culturel important pourront s’extraire. En effet, ces œuvres continueront d’être lues, non plus à l’école mais dans les familles qui auront les moyens intellectuels d’y accéder. Leur importance intellectuelle et culturelle survivra pour un petit nombre et ne sera plus accessible pour l’ensemble des élèves, et donc des futurs citoyens.

time lapse photography of bonfire
Photo par Fred Kearney sur Unsplash

Au nom d’une prétendue morale supérieure, c’est un projet bien triste et bien effrayant qui se dessine. Rappelons ce que dit Faber, à propos des livres, dans Fahrenheit 451 : ils nécessitent du temps libre et montrent les pores sur le visage de la vie. Les livres sont dangereux car ils permettent de développer un esprit critique et par là de remettre en cause une morale militante. Les livres sont dangereux car ils offrent des réponses complexes et subtiles là où les nouveaux moralisateurs ne souhaitent que des réponses binaires. La littérature qui traverse les âges est dangereuse car elle nous met face à des vérités intemporelles, et à nos passions.

Et c’est bien à nous, professeurs, d’être les garde-fous des valeurs humanistes contre ces orientations mortifères. A nous, de continuer d’être les passeurs de notre patrimoine littéraire, ce qui n’exclut pas de porter un regard critique sur les œuvres. A nous, de ne pas confondre esprit critique et posture moralisatrice, au risque de condamner nos élèves à l’ignorance. Tout cela, commence peut-être, par le fait de ne pas railler la distribution à l’ensemble d’une classe d’âge des Fables de la Fontaine.

Th.REYSER

Références:

Even Homer Gets Mobbed – WSJ. (n.d.). Retrieved January 27, 2021, from https://www.wsj.com/articles/even-homer-gets-mobbed-11609095872
Chaucer survivra-t-il à la purge woke? – Observatoire du décolonialisme. (n.d.). Retrieved January 27, 2021, from http://decolonialisme.fr/?p=1577

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